Bernard Dimey

 
 
 

C’est bientôt le "Dimey"

publié le 29 mars 2013

 
 

Bernard Dimey par Francis Couvreux

publié le 29 mars 2013

Bernard Dimey un poète égaré dans la chanson

Les relations de Bernard Dimey avec la chanson sont complexes voire paradoxales. Il a souvent dit qu’elle l’avait empêché de devenir l’écrivain qu’il avait souhaité être dans sa jeunesse. S’il a le sentiment d’être passé à côté de son destin, c’est pourtant avec des chansons qu’il va connaî-tre rapidement le succès.

La vie d’artiste

Dimey vivant assez vite de sa plume (la liste de ses interprètes, souvent prestigieux, est impressionnante : Sablon, Montand, Aznavour, Mouloudji, Gréco…), sa vie s’oriente vers un métier qu’il n’avait pas prévu. «  Moi j’étais fait pour écrire et j’ai poussé la mauvaise porte, celle de la facilité  » (1). Cette reconnaissance de parolier à succès (cf. Syracuse, Mon truc en plume, sortis en 1962) n’a jamais vraiment exalté celui qui, adolescent s’était juré d’être un jour le plus grand des écrivains.

Considérant la chanson comme une «  bricole  » (2), il essaiera d’ailleurs d’imposer son talent dans des registres plus ambitieux. En 1963, il signe les dialogues du Magot de Josépha, film de Claude Autant-Lara ainsi que la chanson du film, Un air de jeunesse (musique d’Henri Salvador), interprétée par Bourvil. La même année il écrit le livret (dont une douzaine de chansons) de Un métier en or, comédie musi-cale avec Philippe Noiret, Georges Ulmer et Jacques Jouanneau (qui est aussi le metteur en scène), sur une musique composée par Jean-Michel Defaye qui dirige un orchestre de 20 musiciens. Mais voilà qu’au moment où la pièce est mise à l’affiche, la directrice de l’Alhambra veut la co-signer. Dimey refuse et la comédie musicale est retirée au bout de quelques jours. En 1965, il publie chez Calmann-Lévy Aussi français que vous, recueil de nouvelles humoristiques qui ne semble pas avoir eu un gros retentissement (3). Dimey qui, avant de monter à Paris, a tâté de la peinture à Troyes sous le pseudonyme de Zelter, fréquente les peintres de Montmartre et signe aussi un grand nombre de préfaces de catalogues pour le compte de la galerie André Roussard. En 1973 Jordi Bonas, peintre expressionniste catalan, arrivé à Paris en 1959, y expose ses derniers tableaux qui ont pour thème les 7 péchés capitaux  ; pour les accompagner, Dimey écrit 8 poèmes (il a ajouté un 8ème péché : la guerre !) en une semaine, sur le comptoir du Petit bar  ; des tableaux et poèmes qui feront l’objet d’une publication somptueuse.

A partir de 1962-1963, le déferlement du yéyé met hors jeu les auteurs de chansons à textes. Dimey, beaucoup moins sollicité, délaisse peu à peu la chanson. En 1967, Lily Landry qu’il a épousée six ans plus tôt le quitte  ; un malheur n’arrivant jamais seul, le fisc lui tombe sur le dos et bloque ses droits d’auteur pour récupérer des arriérés d’impôts. Dimey déprime et carbure au maxiton (amphétamines). Pour subsister, il se produit dans les cabarets : le Tire-bouchon, le Port du salut, le Gavroche dont le proprio n’est autre que Jo Attia, le bras droit de Pierrot le fou, le Don Camillo et quelques autres. N’étant pas chanteur, Dimey récite ses textes avec verve, présence et un indéniable talent de comédien. A Troyes déjà, dans les années 1950, il donnait des récitals de poésie  ; Corbière, Apollinaire, Michaux, Eluard, Desnos, Cadou ou Fargue avaient alors ses préférences. Il réitère cette expérience en arrivant sur la Butte : «  Dès les débuts du Pichet, Dimey faisait sa petite tournée presque tous les soirs, récitant ses textes dans les cabarets  »(4). Mais même si le mot le gêne (il n’aime pas sa connotation élitiste), Bernard Dimey est bien un poète de pure race  ; mais un poète hors normes tout comme le personnage : une tête de lion avec deux étincelles malicieuses au fond du regard, les cheveux et la barbe en broussaille, le geste ample, ce Falstaff exubérant qui s’est trompé de siècle en impose. C’est sans aucun doute «  …le dernier grand poète de la butte, à une époque où cette dernière, envahie par les cars de touristes, les barbouilleurs de niaiseries et les vendeurs de fanfreluches, était déjà passablement désertée par l’authentique bohême qui avait fait sa réputation  » (5).

Emu par sa détresse et intéressé par ce qu’il écrit, Michel Célie lui propose de faire un disque chez Déesse, maison de disques située rue Lepic à Montmartre. «  Ivrogne et pourquoi pas ?  » qui parait en 1969, va permettre à Dimey d’évoluer plus facilement dans les cabarets, mais comme les poètes n’ont pas droit de cité sur les ondes, le disque ne se vendra guère. Le papier ne voulant résolument pas du poète, son œuvre ne sera donc pas dans les livres, mais pour l’essentiel dans les sept albums enregistrés chez Déesse. On ne remerciera jamais assez Michel Célie d’avoir mis en boite ces trésors qui doivent d’abord être entendus avant d’être lus, les illustrations musicales étant signées Jean Wiener, Gérard Poulet, Maurice Blanchot, Jean Musy ou Marcel Azzola. S’il met le public dans sa poche avec quelques textes «  rigolos  » comme il dit, Dimey trompe son monde, car ce pessimiste gai trimballe depuis l’adolescence un profond mal de vivre, voire une désespérance. «  Dimey sur scène, Dimey disant ses trucs, c’était Dimey dans la vie  ; c’était un bloc  ; le Dimey à 7 heures du matin prenant son café, c’était le même que celui qu’on voyait sur scène, c’était le même qui écrivait les chansons qu’on connaissait. Il n’y avait aucune tricherie, rien  ; c’était un homme merveilleux  ; c’était presqu’un petit bon Dieu sur terre Dimey, ou un Bouddha.  » (6).

Un poète de pure race

Avec des mots de tous les jours et un sens extraordinaire de l’image, il récite des textes d’une bouleversante humanité qui touchent au plus profond le cœur populaire. L’univers du poète est très chargé émotionnellement : la nuit, celle de toutes les détresses et de toutes les rencontres, le paradis perdu de l’enfance, l’obsession de l’âge et du temps qui passe, la mort omniprésente... S’il n’a jamais cessé d’être cet enfant au cœur pur, sa recherche d’absolu est teintée de doute, d’angoisse mais aussi de mystère voire d’un certain sens du sacré.

Beaucoup de ses textes, comme les poèmes en prose visionnaires du «  Testament  », épouvantables de clairvoyance sur le monde et sur l’homme, ou «  le Bestiaire de Paris  » datent de ses débuts au Pichet du tertre. Le prophète, qui n’a alors que 30 ans n’a déjà plus beaucoup d’illusions. «  Le Bestiaire c’était notre récréation au Pichet, on se mettait au fond dans une petite salle réservée pour nous  ; et là tous les soirs Bernard Dimey déclamait ses quatrains sur Paris  ; je jouais derrière, improvisant la plupart du temps  ; le Bestiaire est né comme ça au fur et à mesure  » (7). Dans ce long poème de 220 alexandrins, Dimey chante Paris merveilleusement, avec une vigueur et une couleur poétique qu’on ne connaissait plus depuis Carco ou Mac Orlan. «  À l’origine, le Bestiaire devait être un livre orné de gravures d’un peintre aux dons éblouissants, Jean-Claude Dragomir. Hélas, il n’a pas su m’attendre  ; il est allé s’éclater la tête sur une route de banlieue. J’ai su que notre livre ne se ferait jamais  ; alors le soir à Montmartre entre deux verres, j’en disais de longs extraits à mes amis du Pichet du tertre ou d’ailleurs… Francis Lai prenait un accordéon et m’accompagnait «  à la feuille  » laissant glisser sa mélodie sous les mots avec le génie subtil qu’il détient sans le savoir  » (8). Une première version du Bestiaire, enregistrée en 1962 par Phonogram avec Juliette Gréco et Pierre Brasseur comme récitants et Francis Lai à l’accordéon, n’est finalement pas sortie, la maison de disques estimant sans doute que ce n’était pas un truc de gros rapport (9).

Contrairement aux apparences, Dimey est un être très secret  ; il a beaucoup de copains mais peu d’amis. S’il a des hantises, il a aussi de grands moments de joyeuseté. Brûlant la vie par les deux bouts, il vit au jour le jour, sans plan de carrière, indifférent aux choses matérielles et à l’argent, immédiatement dépensé sitôt rentré  ; il n’a ni maison ni voiture et peut être heureux avec trois fois rien. Si Dimey fut chanté par les plus grands, il n’a jamais fonctionné dans la jungle du show-business.

Pour échapper à la médiocrité, Dimey noie ses dernières années dans l’alcool, pouvant être d’une méchanceté terrible avec ceux qu’il appelait «  les guignols  ». Il ne quitte guère Montmartre, son QG qu’il arpente en tous sens, dort peu, passant chaque soir dans deux ou trois cabarets pour gagner pas grand-chose, fume trois paquets de cigarettes par jour, et promène sa lourde silhouette dans les bars de nuit, désormais engagé dans une spirale autodestructrice dont l’issue approche à grands pas. Dimey paie la facture le premier juillet 1981, quelques jours avant son cinquantième anniversaire.

Rétrospective galopante : de Nogent à Montmartre

Né en 1931 à Nogent (Haute-Marne) dans un milieu modeste (son père est ouvrier ciselier et sa mère coiffeuse à domicile) le jeune Bernard Dimey fait preuve d’un talent précoce : il dessine, joue du violon, écrit des poèmes (à 15 ans il est publié dans les Cahiers Haut-marnais) et même un premier roman, Le Marchand de soupe, alors qu’il est interne au collège de Joinville. Impressionné, René Fallet, avec lequel il correspond, accepte même d’en écrire la préface  ; hélas, le manuscrit ne sera pas édité (10).

Dimey poursuit quelques études qui le mènent du lycée de Chaumont à l’École normale de Troyes en passant par celle de Nancy, ses parents rêvant pour lui d’une carrière d’instituteur  ; mais très vite il se met à rêver à son propre compte, envoie tout promener et se jette à corps perdu dans la littérature et la poésie. Il fait ses gammes, travaille comme un forcené, lisant et écrivant sans cesse (romans, nouvelles, pièces de théâtre), cherchant en tous sens sa vérité. A Troyes, il vivote  ; il est surveillant, pigiste dans les journaux locaux. Il dessine, vend des portraits, organise des expos de peinture sous le pseudonyme de Zelter, fait le nègre pour Armand Lanoux (il lui écrit notamment des pièces radiophoniques). Avec Jean-Jacques Kihm, professeur de philosophie, il crée Mithra, une revue littéraire et artistique dont deux numéros seulement paraitront au début des années 50. Dimey est alors avec Kihm et Jacques Siclier (qui anime un ciné-club), l’un des animateurs de la vie culturelle troyenne.

Jusqu’à l’expiration de son sursis (pour études) en juillet 1956, date à laquelle il est incorporé à la caserne Mortier à Paris, Dimey envoie sans relâche, et sans succès, ses manuscrits aux éditeurs qui lui demandent de discipliner sa verve. Même si ses romans dénotent un sens indéniable du récit, Dimey comprend qu’il ne sera jamais Victor Hugo et en conçoit amertume et découragement. Seules deux plaquettes de poésie éditées à compte d’auteur chez Seghers paraitront en 1954 (Requiem à boire) et en 1956 (Les Kermesses d’antan).

Choc déterminant en cette période de désespoir quasi-total, la découverte des premières chansons de Léo Ferré «  qui tranchaient terriblement sur tout ce qui se faisait  » (11). Pour couper court aux comités de lecture, Dimey se met à écrire des chansons  ; «  le problème du roman, c’est qu’on ne rencontre jamais personne. Le manuscrit lu par des inconnus, part et revient sous enveloppe. La chanson, au contraire, on peut la montrer sans intermédiaire, c’est même nécessaire. Ensuite, elle plait ou elle ne plait pas  » (12).

Dans une lettre à Lucien Habert (13) datée du 1er mai 1954, Dimey écrit «  j’ai mis en musique (oui Monsieur vous avez bien lu ! De nos jours je compause ! De la miousic et je joue de la guitare ! Une guitare que j’ai faite mienne en lui peignant derechef sitôt après l’achat un faux-Chagall sur le ventre) des poèmes du Requiem à boire et je chante  ».

Dimey écrit à Léo Ferré, qui n’est pas encore célèbre (il le sera en 1961), lui envoie quelques poèmes, notamment ceux du Requiem à boire  ; c’est Madeleine Ferré qui lui répond «  (…) nous avons tous les deux lu et relu vos poèmes, particulièrement ceux qui nous plaisent le plus, «  Les drôles de bêtes  », «  Les noyés  » et surtout ce poignant «  Par hasard  » que vous ne devez pas renier (…) de passage à Paris, faites vous connaître que nous vidions quelques vers et quelques sacs, au milieu de nos chiens et de notre hibou, et au nom de cette sacrée Poésie qui a tant l’air de vous dévorer comme elle dévore mon mari qui vous envoie ses meilleures pensées  ». Ferré ajoute de sa main «  à bientôt j’espère et merci de votre rare sensibilité  »(14). C’est vraisemblablement durant ce séjour parisien forcé (28 mois sous les drapeaux) que Dimey vient rendre visite à Ferré. Le courant passe  ; il dessine un superbe hibou pour la couverture de «  La nuit  », texte écrit par Léo pour un ballet de Roland Petit et qu’il éditera en feuilleton lyrique fin 1956, après l’échec cuisant du spectacle retiré de l’affiche après 3 ou 4 représentations (15). Dimey et Léo écriront ensemble une seule chanson, «  Les petits hôtels  », que Zizi Jeanmaire enregistrera en 1961. En 1963 Léo part s’installer dans le Lot, les deux poètes se retrouveront quelquefois à Paris, le 10 novembre 1967 par exemple, où Léo Ferré chante pour le gala annuel du monde libertaire (Dimey passe en première partie), ou encore en octobre 69, où Dimey figure pendant trois semaines en première partie du spectacle de Léo au Don Camillo, cabaret de la rue des Saint-Pères à Saint-Germain-des-Prés.

Paris mon camarade

En 1958, Bernard Dimey installe son QG au «  Pichet du tertre  », en haut de la butte Montmartre, un en-droit qui ne paie pas de mine tenu par Oberto Attilio. «  Attilio a été l’un des derniers grands mécènes de la Butte  ; amateur de peintures très averti, il recevait tout le monde, défendait les jeunes peintres  ; il y avait des tableaux partout, Gen Paul y exposait… »(16).

Le Pichet est un lieu de rendez-vous incontournable, accueillant comédiens, chanteurs, compositeurs, peintres et musiciens dont beaucoup deviendront de grosses pointures : Michel Magne, Francis Lai, Michel Colombier, Mouloudji, Pierre Barouh, Claude Nougaro, Jean Yanne, Hugues Aufray, Monique Morelli, Cora Vaucaire, Guy Béart, Catherine Sauvage, Charles Aznavour, Michel Simon, Poiret et Serrault, Nicole Croisille, René-Louis Laforgue…

«  Y avait le flamand, café noir, guitare (a)
Les dents en avant et le verbe haut
Y avait René-Louis qui serait plus tard (b)
Pour Julie sa rousse le dernier macho
Y avait l’champenois le verre à la main (c)
Cigarette au bec, Rimbaud des bistrots
Puis y avait Pascal qui serait demain
Jean-Claude et pas Blaise…faut pas d’mander trop !
Et tout ça s’retrouvait
Place du Tertre au Pichet
Pour dévorer la nuit
Pour s’inventer la vie  » (17)
a/ Jacques Brel
b/ René-louis Laforgue
c/ Bernard Dimey

Dimey disait parfois qu’il était né place du tertre à 25 ans, tout ce qui précédait n’étant qu’une sorte de travail préparatoire lui permettant d’écrire avec plus de facilité. «  Quand on écrit 15000 pages de brouillons, on finit par savoir écrire !  » (18). Dimey écrivait aussi extrêmement vite, quasiment sans ratures : «  quand il se mettait à écrire, il le faisait en quelques minutes. Il avait un cerveau d’une clarté absolument remarquable. Il voyait tout de suite la rime qu’il fallait employer pour amener le mot important qu’il voulait dire  » (19).

Ou finit le poème où commence la chanson ?

«  Je connais des gens qui font des chansons. Lorsque je les côtoie, j’ai l’impression que nous ne faisons pas le même métier. Je connais des gens qui fabriquent des chansons. Ils ne me considèrent pas comme un des leurs… et ça me fait très plaisir. La méthode que je préfère de loin est qu’on mette mes textes en musique. Ça ne donne rien ou ça donne une chanson  » (20).

La version récitée de certains textes de Dimey est d’ailleurs souvent plus puissante que la version chantée. Il suffit par exemple de comparer les versions de l’auguste ou de l’ivrogne, chantées respectivement par Jean-Claude Pascal et Félix Marten, avec celles récitées par Dimey sur ses deux premiers 33-tours…

«  Ivrogne c’est un mot qui nous vient de province
Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux
Mais au cœur de Paris je connais quelques princes
Qui sont selon les heures archange ou loup garou (21)  »

Pour Dimey, chanson et poésie doivent entretenir les rapports les plus étroits, «  attendu que la poésie et la chanson sortent du même nuage si j’ose dire, et qu’une chanson, sans poésie, c’est à peu près comme une messe sans curé (…) On met n’importe quels mots sur d’assez bonnes musiques et l’on fait avec ces monstruosités des «  best sellers  », c’est à dire des petites niaiseries assez mélodiques qui se vendent bien. Tout le drame vient de là, on oblige le public à ingurgiter des banalités écœurantes, vulgaires mal fichues…  » (22). Eric Robrecht, auteur compositeur interprète qui fut longtemps le pianiste de Jean-Roger Caussimon, et qui a mis en musique quelques textes de Dimey, confirme : «  …Bernard appréciait beaucoup que je respecte les rimes féminines, les masculines et que je ne bouscule pas les poèmes qu’il me donnait. Bernard écrivait vraiment des poèmes, populaires la plupart du temps, mais c’était des poèmes. Il ne faut quand même pas oublier que Villon était aussi un poète populaire.  » (23).

Poésie et chansons, «  deux facettes d’une même inspiration, d’un même humanisme, d’une même verve et d’une même tendresse, qui ne sont en fait que les fruits d’un même regard posé sur le monde  » (24). Dimey est avant tout un immense poète, peut-être l’un des plus importants de la seconde moitié du XXe siècle.

Les premières chansons d’un poète 1959-1961

Dans les années 1950, le grand public accède à la chanson par le disque et la radio  ; «  La chanson française offre (alors) deux visages, celui du pur divertissement, hérité de la tradition du music hall, de l’opérette et des comiques troupiers, qui se prolonge dans les années 1960 et 1970 par ce qu’on appellera la «  variété  », et celui de la chanson dite sérieuse ou à texte, parfois aussi qualifiée de «  rive gauche  » parce qu’elle a souvent muri dans les cabarets de ce quartier de Paris  » (25). Mais la frontière entre la chanson populaire dite «  commerciale  », aux airs faciles avec des thèmes en vogue et la chanson rive-gauche, celle qu’un public jeune à dominante étudiante vient écouter dans les cabarets parisiens n’est pas si nette et tranchée.

C’est en tous cas l’heure du retour aux sources littéraires pour les grands auteurs compositeurs interprètes comme Aznavour, Brel, Brassens, Barbara, Ferré, Ferrat et quelques autres. Pas mal de chanteurs et de chanteuses sont en quête de chansons nouvelles, de grandes chansons d’auteur. Dimey est le client idéal, limpidité, concision et rigueur d’écriture étant les qualités essentielles de cet auteur nourri de culture classique, qui a le sens de la formule et qui écrit avec une facilité déconcertante, la plupart du temps en alexandrins ou en octosyllabes, des choses très différentes les unes des autres, mais toujours profondément humaines.

Le Pichet du tertre à Montmartre

Une chanson c’est une combinaison dont chaque élément (paroles, musique, voix et orchestration) ne prend son sens que dans et par sa relation avec les autres. Quand elle est réussie, la musique donne aux paroles une dimension qu’elles n’ont pas sans elle. Une bonne chanson c’est d’abord un miracle entre un texte et une musique qui sont faits l’un pour l’autre. Dimey a la chance de tomber sur Francis Lai, jeune accordéoniste qui, tout juste débarqué de Nice, loge dans un minuscule studio au-dessus du Pichet. «  Notre premier contact a été immédiat  ; ça a collé tout de suite  ; le personnage, hors normes, déjà me fascinait  ; il faisait partie de ces personnages qui auraient manqué sur la Butte s’ils n’avaient pas existé. Très cultivé, il avait également beaucoup d’humour et une grande sensibilité. Bernard avait une faculté d’écrire à une vitesse incroyable. Au Pichet on a passé des nuits invraisemblables pendant lesquelles le challenge était d’écrire le plus de chansons possibles (…) notre première chanson enregistrée fut «  Le guilledou  », chantée par Claude Goaty  » (26). La collaboration Lai-Dimey va durer quelques années. Sur les dizaines de chansons signées par le tandem, une quinzaine ont été sélectionnées ici, dont quelques pures réussites comme «  Mais si je n’ai rien  », «  La taverne d’Attilio  », «  Et tournent les années  » ou «  Nos chères maisons  » (27).

«  L’emmerdant avec la chanson, c’est qu’elle passe  ; on l’entend trois mois et puis pfuut…Il faut faire des chansons qui durent 10 ans » (28). En 1976 il déclarait avoir 1000 chansons déposées à la SACEM dont 200 enregistrées  ; «  certaines n’ont pas quitté mes tiroirs  ; de très bonnes n’ont pas marché, de moins bonnes ont connu un certain succès  » (29). «  Syracuse  », la plus célèbre, écrite en une demi-heure chez Henri Salvador, est entrée en moins d’une génération dans le patrimoine de la chanson française. Mais Dimey est un inconnu célèbre car ce sont les interprètes qui sont en haut de l’affiche, pas les auteurs compositeurs.

Si les premières chansons enregistrées datent de 1959, c’est à partir de l’année suivante que tout s’accélère  ; Mouloudji enregistre en cette seule année 1960, «  Il faut avoir connu  », «  Les feux de l’été  », «  Mon ami Jules  » (musiques de Marian Kouzan) et «  A dix sept ans  » (musique de Francis Lai), quatre textes signés Dimey publiés en février sur un super 45-tours Philips  ; en juin paraissent deux 45-tours avec deux autres chansons du tandem Dimey-Lai, «  Et que tournent les années  » et «  Si tu cherches ta jeunesse  ». Ce thème obsessionnel du temps qui passe et défait tout, qui reviendra comme un leitmotiv dans son œuvre, est présent dès ces premières chansons :
«  Où est passée la beauté du diable
Que tu promenais aux feux de l’été
A quoi bon chercher tes pas sur le sable
Nos jours ne sont plus ce qu’ils ont été  » (30)

Ou bien encore :
«  Si tu cherches ta jeunesse
Ne reviens pas sur tes pas
On y tombe et l’on s’y blesse
Et l’on ne s’en guérit pas  »
La perte de la jeunesse c’est aussi la fin de l’âge de l’innocence et d’une certaine naïveté. Dans «  Les petits cartons  », Juliette Gréco chante :
«  Les amoureux sont passés
Et la jeunesse avec eux
Les manèges sont cassés
Où nous tournions tous les deux  »

La chanson, qui est elle-même éphémère capte peut-être mieux encore que d’autres formes d’art cependant plus accomplies, la fugacité des choses, les amours enfuies, la jeunesse perdue, comme en témoigne le très réussi «  Et que tournent les années  », où la mélodie de Francis Lai épouse parfaitement le texte de Dimey. Mouloudji l’enregistre en 1961 et Philippe Clay en 1963 :
«  Il ne restera rien de ta belle jeunesse
Tu peux faire une croix d’ssus sans attendre à demain
C’est de là que viendra cette affreuse tristesse
Que tu promèneras plus tard entre tes mains
Tu t’en iras tout seul gâteux jusqu’à la moelle
Regrettant tout et rien à tort et à travers
Ayant même oublié le doux prénom de celle
Qui mettait autrefois ton vieux cœur à l’envers

Refrain :
Et que tournent les années qu’elles tournent sans nous
On n’en à rien à faire
Et que tournent les années qu’elles tournent sans nous
Puis que l’on n’y peut rien  »

Incontestablement, Dimey a ici des accents à la Verlaine :
«  Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà
De ta jeunesse ?  »

En 1961, Micheline Ramette et Zizi Jeanmaire enregistrent chacune un excellent 45-tours entièrement consacré à Dimey. Les années 1960, 1961 et 1962 seront les plus prolifiques, celles où une foultitude de vedettes le sollicitera. Pas mal de compositeurs et d’interprètes s’empareront de ses textes, pour certains écrits bien avant ce début des années 1960.

Bernard Dimey, un auteur à la personnalité unique

Perpétuant la chanson d’inspiration populaire, la palette du poète est variée. Il passe de la fantaisie plus ou moins sarcastique («  Madame la marquise a dit  », interprétée par les Frères Jacques, «  Les imbéciles  » chanté par Jean-Claude Pascal puis Juliette Gréco, «  La cervelle  » interprétée par Zizi Jeanmaire et Jean Ferrat) à la chanson d’amour (le remarquable «  Ne me dis plus un mot  » chanté par Caterine Caps d’une voix acidulée, «  Pour un mot  », jolie chanson portée par Jacqueline Danno ou «  Mais si je n’ai rien  », très belle chanson sentimentale du tandem Dimey-Lai, remarquablement interprétée par Montand), de la chanson réaliste à l’ancienne («  Laisse tomber  », interprétée par Rosalie Dubois avec une voix à la Piaf), à la plus émouvante des nostalgies («  La taverne d’Attilio  », «  Les petits cartons  » ici dans l’interprétation de Micheline Ramette, moins connue que celle de Gréco mais tout aussi réussie ) ou à la pochade haute en couleurs («  Ne me dis pas  », «  Les p’tits hôtels  » ou «  Nos chères maisons  »). Ces chansons ayant pour thème les putes, les bordels ou les folles ont tout d’abord été écrites pendant que Dimey était sous les drapeaux, pour faire rire les copains de la caserne ou ceux de Montmartre ; des chansons qui seront pour la plupart interdites ou à diffuser après 22 heures, mais qui brouilleront quelque peu son image de véritable poète.

En 1960, sur son premier disque Barclay, Aznavour met en musique deux textes de Dimey «  Monsieur est mort  » et «  L’amour et la guerre  », chanson écrite pour Tu ne tueras point, film de Claude Autant- Lara sur l’objection de conscience qui, après sa projection au festival de Venise en 1961, sera interdit pendant deux ans  ; le film ne sortira sur les écrans français qu’en juin 1963, un an après la fin de la guerre d’Algérie, et la chanson sera interdite sur les ondes nationales. Une version complète en 3 parties sera publiée sur un 45-tours peu diffusé en France (31). Il est alors d’usage que les interprètes reprennent systématiquement les «  tubes  » du moment, le nombre des versions étant en général proportionnel à la notoriété de la chanson. En 1961, Jacqueline Danno enregistre une autre version de l’amour et la guerre, tout aussi réussie mais hélas beaucoup moins connue, son interprétation mi chantée-mi récitée en accentue la dramaturgie.

Si en général Dimey ne délivre pas de message, ses chansons se distinguent toutefois de la banale chanson de divertissement, en ceci qu’elles possèdent une valeur littéraire  ; mais ce n’est ni de la chanson à textes ni de la chanson intellectuelle. C’est plutôt de la chanson existentielle. « Dimey reste un auteur à part entière, avec une personnalité unique et novatrice  ; il avait un côté rebelle et un côté tendre à la fois. Il a modernisé, actualisé tout un héritage poétique » (32).

S’il a incontestablement un côté amuseur pouvant aller jusqu’au cynisme, (même si tout cela est à prendre au 2ème degré comme «  Monsieur est mort  » ou «  Mon ami Jules  », qui donnent quelque peu le blues, «  La fauche  » ou «  Les vieillards  » que n’aurait pas reniés Boris Vian) c’est dans la chanson d’amour qu’il excelle  ; mais avec lui l’amour tient rarement ses promesses. Si «  l’amour et lui seul peut tuer l’ennui  », ces instants où le temps est comme suspendu sont bien fugaces. Pour ce pessimiste qui est sans doute aussi un sentimental déçu, le miracle de l’amour ne dure pas : il n’échappe pas à ce qui s’efface et se meurt, et le bonheur est toujours éphémère. La vision de Dimey rejoint celle du personnage interprété par Robert le Vigan au début de Quai des brumes, le film de Marcel Carné : quand il voit un nageur c’est déjà un noyé !

«  Pour un mot de plus pour un mot de moins
L’amour peut venir ou bien disparaitre
S’enfuir loin de nous quelquefois si loin
Qu’on ne le voit plus jamais reparaitre.  »
Chante Jacqueline Danno dans «  Pour un mot  », avec des accents à la Barbara. Ce thème des amours envolées revient comme un leitmotiv, dans «  Les amoureux du pont de Sèvres  », par exemple, autre chanson magnifiquement portée par Jacqueline Danno (une autre version fut enregistrée par Michèle Arnaud la même année) :
«  L’eau de la Seine coulera
Sous les arches de tous les ponts
Et jusqu’à la mer portera
Nos souvenirs trainant au fonds.  »

Ou encore dans «  Laisse tomber  » chantée par Rosalie Dubois :
«  Laisse tomber laisse tomber
C’est de l’histoire ancienne
Quand l’amour est passé
Faut pas qu’on s’en souvienne.  »

Si ce thème de l’amour perdu n’est pas nouveau bien sûr, tout est dans le traitement et la manière. Pour reprendre une formule judicieuse, «  au cimetière des amours mortes poussent de bien jolies fleurs  ». Dimey a l’art de traduire ses émotions pour les faire partager. S’il pense en vers dans le respect des règles de la versification, il sait nous le faire oublier par sa grande facilité d’écriture  ; ses vers coulent naturel-lement, ça chante presque tout seul. Dimey a l’art de raconter une histoire en 2’30 avec des mots qui vous parlent. C’est de la «  simplicité savante  », pour reprendre la formule de Brassens à propos de la poésie de Paul Fort.
«  Si tu m’as fait pleurer c’est qu’il fallait le faire
Les cœurs ne sont vivants que s’ils sont arrachés
Je ferai jusqu’au bout des folies pour te plaire
Et je sais que Jésus pardonne à nos péchés
Si tu me fais souffrir c’est encore de la chance
Je ne peux t’en vouloir ni te le reprocher
Grâce à toi j’ai compris ce qu’est une existence
Et je sais que Jésus pardonne à nos péchés.  »

Certaines chansons qui n’ont pas connu le succès à l’époque ou d’autres qui l’ont connu mais sont aujourd’hui oubliées, tout comme un certain nom-bre de leurs interprètes (Claude Goaty, Micheline Ramette, Jacqueline Danno ou Caterine Caps), méri-tent d’être redécouvertes, notamment par la nouvelle génération.

Contrairement à ce qu’on peut croire, la chanson est un art particulier extrêmement difficile. Et puis, c’est important une chanson  ; ça se promène dans la rue, ça va dans les oreilles de tout le monde, ça accompagne votre vie. Si cet art qu’on dit mineur ne correspondait pas à ses ambitions premières, Dimey fut tout de même l’un des grands auteurs de chansons du XXème siècle («  Syracuse  », «  Mémère  », «  Mon truc en plumes  ») avec une écriture, une patte  ; du Dimey, ça se reconnait !

Moi qu’écris des chansons pour occuper mes heures
J’aimerais en faire une qu’on n’oublierait jamais
Afin que parmi vous un peu de moi demeure
Comme une fleur vivace aux marches du palais (33).

Les interprètes

Félix Marten
Né en Allemagne, Félix Marten (1919-1992) débute à la libération une carrière d’interprète fantaisiste à Paris, en province ainsi qu’à l’étranger. Doté d’un physique de jeune premier et d’une jolie voix grave, il est repéré par Piaf et enregistre ses premiers disques en 1955  ; s’affirmant lentement mais surement, il finit par devenir une grande vedette. Ce chanteur de charme fait parallèlement une entrée remarquée au cinéma et à la télévision.

Claude Goaty
Chanteuse réaliste à la voix douce et charmeuse, surtout connue pour sa version de «  Marjolaine  » et de «  Petite Fleur  », Claude Goaty a mené une trop courte carrière, à la fois sur les grandes scènes parisiennes (1ère partie de Gilbert Bécaud à l’Olympia) et dans les cabarets mais aussi en province et à l’étranger (tournées avec le quartette de Marino Marini). Elle a enregistré plus d’une centaine de chansons entre 1956 et 1963.

Paul Hébert
Ancien comédien formé chez Dullin, ce fantaisiste s’accompagne à la guitare dans les petites boites de Saint Germain des prés (Chez Moineau, Au port du salut, à la Colombe). En 1958 sort son premier 45 tours, des bouts-rimés de Jacques Faizant qu’il a mis en musique. Pas étonnant que cet humoriste acide ait choisi de faire figurer sur son disque suivant les vieillards, texte d’une certaine sauvagerie, qui est bien sûr à prendre au 2ème degré et que Dimey récitera lui-même sur son 3ème 33-tours («  Je finirai ma vie à l’armée du salut  »), paru chez Déesse en 1974.

Caterine Caps
Après des débuts comme comédienne et meneuse de revue, Caterine Caps enregistre son premier 45-tours en 1958. «  Some like it hot  », son troisième disque, est une commande de la maison de disque  ; il s’agit de quatre adaptations françaises de la musique du film de Billy Wilder sorti en 1959, le directeur artistique s’étant mis en tête de lancer la jeune chanteuse comme si elle était la voix française du film, alors que ce n’est pas elle qui double Marilyn, ni dans les dialogues ni dans les chansons. La pochette représente d’ailleurs Caterine Caps avec son ukulélé, une photo évoquant directement Marilyn dans ce film. C’est de ce 45 tours qu’est extrait le remarquable «  Ne me dis plus un mot  », joli texte de Dimey avec un accompagnement jazzy très moderne de l’orchestre de Martial Solal.

Mouloudji
On connait l’itinéraire incroyable de Marcel Mouloudji (1922-1994). Artiste aux multiples talents (acteur, écrivain, peintre), il décroche un tube en 1952 avec «  Comme un p’tit coquelicot  »  ; il chante aussi écrivains et poètes : Sartre, Vian (il crée le déserteur en 1954), Prévert et Dimey, dont il n’enregistre pas moins de sept chansons en cette seule année 1960. Moulou, qui par bien des côtés ressemble à Dimey, sera jusqu’au bout un de ses rares vrais potes.

Charles Aznavour
Artiste variété du siècle, le dernier monstre sacré de la chanson française fut remarqué par Piaf en 1946. Son envol sera assez long  ; entre 1950 et 1956 il écrit plusieurs chansons que Bécaud met en musique et interprète  ; ce n’est qu’à partir de 1960, avec «  Je m’voyais déjà  » qu’il triomphe  ; il a alors 36 ans. Dimey confiera ses derniers textes à celui qui fut l’un des premiers à l’avoir chanté. Après les avoir mis en musique, ils feront l’objet de «  Charles chante Aznavour et Dimey  », magnifique 33 tours paru deux ans après la mort du poète.

Jacqueline Danno
Comédienne, élève du petit conservatoire de Mireille, cette remarquable interprète enregistrera Dimey à plusieurs reprises, notamment le très réussi «  Les amants du pont de Sèvres  » du tandem Lai-Dimey ou cette version peu connue de «  L’amour et la guerre  », mais aussi «  La mort d’un homme  » ou la Passion du Christ version Dimey (sur une musique de Michel Magne), 33 tours enregistré en une semaine dans une chapelle en Bretagne et édité par Barclay en 1961.

Yves Montand
Si Yves Montand, de son vrai nom Ivo Livi (1921-1991) est très connu pour sa carrière d’acteur et ses engagements politiques, c’est dans la chanson qu’il a débuté, propulsé par Piaf, et connu un succès immédiat. Avant l’enregistrement en 1962 de «  Syracuse  », le tube signé Salvador-Dimey, dont il donna sans doute la plus belle interprétation, Montand enregistra le tout aussi réussi mais beaucoup moins connu «  Mais si je n’ai rien  » du tandem Lai-Dimey.

Juliette Gréco

Née en 1927, cette figure emblématique du Saint-Germain-des-Prés d’après guerre, fait ses débuts en 1949 au Bœuf sur le toit  ; les grands auteurs se bousculent pour écrire des chansons à cette véritable égérie de l’existentialisme. A la fin des années 1950 et au début des années 1960, elle interprète Brel, Béart, Ferré ou Gainsbourg qu’elle contribue à lancer. De Dimey elle chantera «  Les petits cartons  », «  Nos chères maisons  » puis «  J’ai le cœur aussi grand  » en 1966 et «  Dimitri  » en 1967.

Jean-Claude Pascal
Styliste chez Hermès, modèle chez Dior, dessinateur de théâtre, jeune premier au cinéma en 1961, Jean-Claude Villeminot, dit Jean-Claude Pascal (1927-1992), saisit l’opportunité de la chanson en gagnant le prix de l’eurovision. La voix suave et profonde de ce chanteur de charme au physique avantageux servira les jeunes auteurs que sont alors Béart, Gainsbourg, Ferrat ou Dimey et connaitra un immense succès populaire dans les années 1950 et 1960. Fidèle à Dimey, comme la plupart de ses interprètes, il enregistrera «  Chanson pour terminer  », «  Le roi Lune  » et «  40 ans  » en 1967, «  Panorama  » en 1973 et «  On n’aura pas toujours le temps  » en 1976.

Micheline Ramette
Comme beaucoup d’autres talents, cette jeune chanteuse qui débute à la Colombe dans les années 1950-60 en interprétant Aragon, Rilke, Desnos ou Super—vielle, sera hélas balayée impitoyablement.

Jacqueline François
Née Jacqueline Guillemautot (1922-2009) elle incar-ne de 1945 à 1965 le chic parisien et la chanson française, du japon aux USA en passant par le Brésil. «  Mademoiselle de Paris  », son plus grand hit, fera le tour du monde. Les années rock auront raison de sa célébrité.

Jean Ferrat
Auteur de chansons à textes et chanteur engagé qui connaitra un grand succès, aussi bien critique que populaire, Jean Ferrat, de son vrai nom Jean Tenenbaum (1930-2010) est aussi un compositeur qui mettra en musique de nombreux poèmes de Louis Aragon. Son premier 25 cm sort en 1961 et reçoit le grand prix de la SACEM  ; c’est à cette époque qu’il co-signe (et enregistre) «  Le nougat  » avec Dimey, chanson qui sera également mise en boite par Zizi Jeanmaire.

Zizi Jeanmaire
Ex petit rat de l’opéra, Renée Jeanmaire née à Paris en 1924, est devenue chanteuse presque par hasard. En 1961 elle consacre un EP entier à Dimey qui écrit au dos de la pochette : «  Etre à la fois chanteuse et comédienne, savoir pousser la romance et parler voyou sans jamais être vulgaire, voilà qui n’est pas à la portée de tout le monde. Si vous avez un chapeau sous la main vous pouvez le tirer c’est l’occasion rêvée. Zizi, vous avez dansé tout l’été, eh ! bien chantez maintenant !  ». En 1962, Zizi Jeanmaire explose avec «  Mon truc en plumes  » (Jean Constantin-Berrnard Dimey), un mélange de gouaille parisienne et de chic conjugués avec la tradition du music hall. Zizi enregistrera deux autres chansons dont les textes sont signés Dimey, «  Les yeux brillants  » en 1962 et «  Bête à dire  » en 1968.

Les Frères Jacques
Groupe vocal formé à la libération par André et Georges Bellec, François Soubeyran et Paul Tourenne, les Frères Jacques ont mis au point un style qui leur est propre : un look improbable (collants, justaucorps, gants et chapeaux) qui devient leur marque de fabrique, des harmonies vocales très travaillées et une gestuelle proche du mime. Grâce à un répertoire tour à tour humoristique, satirique ou poétique (Prévert, Queneau, qui les avait définis comme «  les hygiénistes en chef de la santé du pays  », Vian ou Dimey), les Frères Jacques on traversé les époques jusqu’à leurs adieux en 1982 .

Rosalie Dubois
A la fin des années 1950, Rosalie Dubois est étudiante en droit et paye ses études en travaillant comme poissonnière rue des Abbesses à Montmartre  ; elle rencontre Pierre Mac Orlan et Bernard Dimey, et se lance dans la chanson. Elle remporte le Coq d’or de la chanson française en 1960 et passe à l’Olympia en 1962. En 1966 elle enregistre un EP (4 chansons sur les bordels) consacré à Dimey. Après un passage à vide suite à un grave accident suivi d’une longue dépression, elle revient sur scène en 1968 à l’Echelle de Jacob. En 1978 elle crée avec son mari le label ABR qui produit entre autres 5 albums de chants révolutionnaires  ; elle passe plusieurs fois à la fête de l’huma et décide d’arrêter la scène en 1992.

Bourvil
Si nul n’ignore l’acteur Bourvil, de son vrai nom André Raimbourg (1917-1970), on connait peut-être moins le chanteur. Un peu vite catalogué comme fantaisiste, cet interprète sensible et intelligent se tourne à la fin des années 1950 vers un répertoire plus sentimental, donnant à ses interprétations une force poétique rare («  Le petit bal perdu  », «  La ballade irlandaise  »). En 1961 Bourvil enregistre avec Pierrette Bruno «  Puisqu’on s’aime  », puis en 1963 «  Un air de jeunesse  », chanson tirée du Magot de Josépha, film de Claude Autan-Lara dont Dimey a écrit les dialogues.

Francis COUVREUX, été 2011

Remerciements : Francis Lai, Michel Célie, Philippe Savouret directeur de la médiathèque Bernard Dimey de Nogent, Jean-Pierre Courcelle, Raoul Bellaiche.
© Frémeaux & Associés